Déjouer les illusions contemporaines sous l’apparence du design

Camille Menard

Par Juliette Sebille

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Camille Menard • © Margot Montigny



Boulet de forçat, station de musculation à poulie, ballon tampons hauts en couleurs… Avec ses oeuvres ludiques teintées d’ironie, l’artiste Camille Menard, alias Agnst Design, sonde les travers de notre époque et tord le cou aux icônes de la modernité.

Imaginez un miroir placé trop haut pour que l’on puisse s’y regarder. Pour le faire descendre, il faut tirer sur deux anneaux reliés à un système de poulies, enchaîner les tractions ; le miroir s’abaisse à mesure que l’effort augmente et « permet de s’adonner au narcissisme décomplexé de notre temps, tout en se musclant », commente Camille Menard. Cette oeuvre-machine au fonctionnement assumé résume bien la démarche critique de la jeune femme, qui privilégie des dispositifs lisibles, là où certaines formes d’art contemporain cultivent la distance et l’abstraction.

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Passée par l’École supérieure d’art Annecy Alpes et l’École Boulle, Camille Menard, 30 ans, s’est fait connaître en détournant des objets domestiques en outils de mesure du narcissisme ou de l’addiction au zapping. Sa série Self Esteem Shapers, imaginée pour son projet de fin d’études et lauréate du programme Audi Talents, lui vaut une première exposition au Palais de Tokyo, en 2021.

Au fil de ses projets, elle affirme sa palette de couleurs primaires — bleu, rouge, jaune, vert —, emprunt inconscient au contre-design italien des années 1960-1970 et au mouvement Memphis. Pour elle, l’esthétique est secondaire ; l’important est de véhiculer une idée, de transmettre un message, mais cette approche visuelle joue un rôle stratégique : attirer le regard et capter immédiatement l’attention du public, tout en invitant, derrière l’apparente jovialité de ses créations, à une réflexion plus profonde.

Chaque série d’oeuvres, composée de quelques pièces, explore un phénomène sociétal à travers la forme et l’usage. « Le boulet, la chaîne… historiquement, cela empêche le prisonnier de s’évader, mais ce qui m’intéresse, c’est leur portée symbolique », explique l’artiste. Reliée à un chargeur de téléphone, cette entrave devient une métaphore de l’aliénation contemporaine : « Le boulet ralentit le mouvement, alors que les technologies modernes, censées nous faire gagner du temps, accélèrent paradoxalement le rythme de vie ».

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Pour matérialiser ses subterfuges, Camille Menard décortique les sciences sociales, puise dans les livres, documentaires et podcasts. Un long temps de doutes et d’introspection précède le choix de la forme qui incarne sa pensée. Vient alors la phase de production, durant laquelle elle réunit « tous les composants qui vont servir à son collage ». La plupart de ses oeuvres, comme la Batterie Nomade Sédentarisée (2020), sont issues d’objets de récupération : une boule décorative de jardin en inox, un heurtoir de porte, une chaîne urbaine…

Artiste émergente, Camille Menard partage son temps entre expositions,(« Nuit Blanche », La Samaritaine) et galeries (Aline Vidal, Chapelle XIV, Porte B.). Depuis son studio au sein du hub artistique de la SIRA, à Asnières-sur-Seine, où se côtoient musiciens (L’Impératrice, Polo & Pan) et créatifs de tous bords (Inès Mélia, Chloé Royer, David Douard ou encore Shahryar Nashat), elle travaille à son prochain projet, consacré à l’idéologie de la virilité. •

photos : Camille Menard • © Margot Montigny • Batterie Nomade Sédentarisée, Camille Menard • © Camille Menard • Miroir Déroulant, “Domestic Games”, Camille Menard • © Romain Moriceau • Brain Dropping Remote, Camille Menard, 2020 • © Camille Menard