Sam Chermayeff Office, Tiny Stove Table, 2018 • © Oliver Helbig
Qu’il s’agisse d’architecture ou d’aménagement intérieur, nous habitons des espaces standards conçus pour être universels. Mais cela est-il nécessaire ? A-t-on réellement besoin d’un four de 60 cm ou d’un lit parfaitement rectangulaire ? Pour l’architecte Sam Chermayeff, ces normes censées simplifier nos vies ont figé nos espaces, oubliant presque la fonctionnalité. Ses projets en sont le contre-exemple : des lieux à la fois déroutants et ergonomiques.
Voyager d’un pays à l’autre suffit à révéler à quel point nos cultures influencent la typologie de nos espaces de vie. En Europe, le sommier est la règle. En Asie, c’est le futon posé au sol qui s’impose. Des conceptions très différentes dont nous reconnaissons néanmoins la typologie. C’est ce qui intéresse Sam Chermayeff. Il a été élevé à New York, formé à Austin puis à Londres, est passé par l’agence japonaise SANAA à Tokyo ; son parcours international lui fait percevoir les richesses architecturales.
« Comme celui de beaucoup d’architectes, mon regard a été formé au modernisme, à une conception épurée et fonctionnelle. J’aime naturellement Mies van der Rohe, mais on réalise que l’aspect pratique de ses projets n’est pas si évident », raconte-t-il. Afin de répondre à des problématiques telles que la fonctionnalité, les solutions destinées au plus grand nombre ont orienté l’architecture vers une uniformisation. Mais chaque pays, chaque individu, a-t-il vraiment les mêmes usages et les mêmes problématiques ?
« Ce sont les Allemands qui ont standardisé l’espace de la cuisine », prend-il comme exemple. Plans de travail alignés contre les murs, modules fixes qui accueillent les éléments, appareils électroménagers aux mesures figées : tout l’aménagement et notre manière d’habiter dépendent de ces contraintes industrielles. Ironie du sort pour un architecte installé en Allemagne et déterminé à déconstruire ces normes préétablies. L’influence de SANAA se révèle alors essentielle. Avec l’agence japonaise, il découvre un minimalisme fondé sur la clarté et les schémas simples. Cette approche lui permet d’ouvrir un éventail d’options personnalisées et adaptées aux usages, sans jamais effacer la typologie. « L’espace doit rester lisible par tous », insiste-t-il.
C’est ainsi que prennent forme les Free Kitchens : des cuisines aux formes simples, qui quittent les murs, se déploient en archipels, s’organisent selon des angles multiples. L’exemple le plus manifeste est la cuisine triangulaire, dont l’élément principal, orienté à 45°, ouvre la pièce. « Cette fois, vous n’êtes plus parallèle au mur. Vous regardez au-delà, vers l’espace, vers la lumière, vers les personnes qui vous entourent », explique-t-il. Chaque module reste identifiable — évier, machine à café, plan de travail — mais leur assemblage varie selon le lieu, la lumière, les habitudes des habitants. L’ergonomie compte, mais la dimension sociale devient centrale. L’espace se vit enfin autrement : non frontal, non standardisé, plus ouvert, plus humain. « Il faut montrer que la cuisine peut rester flexible et décontractée, désordonnée. Comme la vie finalement », résume-t-il.
Aujourd’hui, Sam Chermayeff poursuit cette exploration typologique. Si la cuisine a été son point de départ et a pris de nombreuses silhouettes, d’autres espaces font l’objet d’expérimentations : les chambres, les salles de bain, et des projets à plus grande échelle où l’architecture favorise la coexistence plutôt que la contrainte. Ici, ce n’est plus l’espace qui dicte nos habitudes, mais nos habitudes qui sculptent l’espace. •
photos : Kitchen for Mostafa, 2022 © Oliver Helbig • Triangular Bed, 2018 © Oliver Helbig • Sam Chermayeff © Vere van Gool • Tiny Stove Table, 2018 © Oliver Helbig