Moinard Bétaille

La mosaïque, tesselle poétique du récit

Par Laurie Picout

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Mosaic details, Four Seasons Hotel At Ten Trinity Square, London, United Kingdom, 2017 • © Jacques Pépion

Chez Moinard Bétaille, la mosaïque n’est jamais un simple revêtement. Elle est une alliée fidèle, une complice, un outil d’écriture à part entière, capable de relier les espaces, de guider les parcours et d’inscrire un projet dans une continuité sensible.

Tantôt fil ténu, presque imperceptible, tantôt surface affirmée et couvrante, elle se met au service de l’architecture sans jamais la dominer. Elle souligne, relie, ponctue, crée un focus. Trait d’union qui court aux murs comme au sol, pointillé léger telles des notes de musique sur une portée, elle apporte au lieu une vibration singulière. Choisie pour son intemporalité, la mosaïque permet à l’agence d’inscrire le contemporain dans une histoire longue. Par la précision de la tesselle, la richesse des matières — marbre, pâte de verre, émail — et la justesse des teintes, elle devient un langage discret mais structurant, capable de faire dialoguer patrimoine et modernité. Au Plaza Athénée, la mosaïque est déjà présente dans l’histoire du lieu : l’agence la prolonge et la développe.

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Elle en fait un véritable fil conducteur du projet. Dans le lobby comme dans les chambres, elle participe à la construction d’un récit global, profondément ancré dans l’identité du palace. Inspirée par la cour-jardin et son rouge géranium emblématique, la mosaïque devient le vecteur d’une thématique végétale qui traverse l’hôtel. Elle accompagne le visiteur depuis les espaces publics jusque dans l’intimité des chambres. Dans les salles de bains, sur un fond de marbre blanc au veinage délicat, des motifs de feuillage se déploient en mosaïque, leurs teintes variant selon les ambiances chromatiques propres à chaque chambre. Jaune solaire, rouge Plaza, violet pourpre, rose poudré, or argenté ou gris perle : chaque palette crée un écho subtil entre chambre et salle de bains. La mosaïque ne s’ajoute pas au décor ; elle en est l’aboutissement logique.

Dans l’univers viticole, la mosaïque adopte une autre posture. Plus allusive, plus technique, elle accompagne la ritualité des lieux et le temps long de la transformation du raisin en vin. Au Château Latour, premier domaine viticole pour lequel Moinard Bétaille utilise la mosaïque, elle devient un marqueur chromatique. Les couleurs des cépages, les nuances du jus à ses différents états de maturation trouvent leur traduction dans des compositions précises, intégrées à l’architecture sans jamais la perturber. La mosaïque agit ici comme une mémoire discrète du processus, une lecture sensible du vin en devenir.

Au Clos de Tart, fondé au XIIe siècle, la mosaïque s’inscrit avec une grande retenue dans un site presque immuable. Au sol du cuvier, une frise de pâte de verre aux tons profonds évoquant le jus de raisin accompagne les parcours et délimite les espaces. Cette ligne colorée, translucide, guide le regard et les pas dans la pénombre maîtrisée des chais. Elle ne sépare pas ; elle relie. Elle rappelle, de manière constante mais subtile, l’essence du lieu et la noblesse du geste viticole. Cette écriture se retrouve également à l’Hôtel du Marc de Veuve Clicquot, où la mosaïque joue avec une palette plus audacieuse, inspirée des teintes du pinot noir. Ici encore, elle accompagne les parcours, souligne les transitions et participe à la scénographie sans jamais prendre le dessus.

Cette relation intime et constante de l’agence à la mosaïque trouve son aboutissement naturel avec le lancement, en 2026, de la collection Réminiscence, créée par Bruno Moinard et Claire Bétaille pour Bisazza. Cette collaboration avec la grande maison italienne prolonge des années de pratique et d’expérimentations, en offrant à la mosaïque une autonomie nouvelle, sans rompre avec son rôle architectural. Réminiscence puise dans une mémoire sensible : paysages intérieurs, chemins, tracés, rythmes, fragments d’histoires personnelles et collectives. Les compositions jouent sur la densité ou la légèreté, la rigueur ou la fluidité, la répétition ou l’accident. Chaque dessin devient un territoire à parcourir, une surface vivante qui dialogue avec l’espace et accompagne le mouvement du corps.

Avec cette collection, la mosaïque n’est plus seulement intégrée à l’architecture : elle en condense l’esprit. Elle devient une matière narrative autonome, capable d’habiter un sol, un mur, une assise ou un objet, tout en conservant cette qualité essentielle chère à Moinard Bétaille : la justesse. Par le biais de ces projets comme à travers cette collaboration, l’agence affirme une conviction forte : la mosaïque est une écriture durable. Tesselle après tesselle, elle relie les lieux, les usages et les mémoires, inscrivant la couleur et la matière au coeur d’une architecture qui se lit dans le temps. •

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Photos : Mosaic details, Four Seasons Hotel At Ten Trinity Square, London, United Kingdom, 2017 • © Jacques Pépion • Château Latour, Pauillac, France, 2015 • © Philippe Gontier • Hôtel du Marc, Veuve Clicquot, Reims, France, 2011 • © Jacques Pépion • Bisazza Marmosaico, Cosmos Astrée, design Bruno Moinard and Claire Bé taille • © Bisazza S.p.A