Le design comme trajectoire

Par Eva Magnier

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Platane Lounge Chair, Mono Editions, Corpus Studio © Mathilde Hiley



À Milan, dans l’effervescence de la Milan Design Week, le design français s’émancipe de l’objet pour entrer en scène. Avec Le Design Défilé, présenté au cœur de Brera, le mobilier devient trajectoire, geste et présence. Pensé comme une expérience immersive par Jakob+MacFarlane, le projet détourne les codes du podium pour interroger notre manière de regarder — et de vivre — le design aujourd’hui.

Portée par Le FRENCH DESIGN, L’Ameublement français et le GEM, l’exposition rassemble 53 créations françaises, reflétant la diversité des écritures, des usages et des savoir-faire. Entre narration scénographique et exploration collective, elle esquisse un design en mouvement, où chaque pièce dialogue avec le corps et le temps.

Une approche sensible et engagée que l’agence développe ici comme un manifeste spatial.

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3 QUESTIONS À
Brendan MacFarlane

Vous décrivez l’exposition comme une expérience de « design en mouvement » — en quoi le format du défilé vous a-t-il permis de repenser la relation entre le corps, l’objet et l’espace ?
Les objets de design impliquent intrinsèquement le corps humain, qu’il soit présent ou absent. Habituellement, ces objets sont statiques — situés dans une pièce ou un espace de circulation — et se définissent donc par leur position dans l’espace. Cette tension entre présence et absence nous a conduits à considérer le corps comme un élément de liaison essentiel entre le mouvement, l’espace et l’objet lui-même.
Le format du défilé nous est apparu comme un moyen particulièrement pertinent de suggérer cette présence — mais aussi le mouvement. Contrairement à une exposition traditionnelle, il permet au spectateur d’assister à une séquence d’objets. Cette dimension temporelle introduit une forme de narration : on observe comment les idées évoluent, se répondent — ou non — au fil du parcours. En transposant le défilé au design, on dépasse l’objet isolé pour interroger son contexte élargi. Le visiteur est ainsi invité à se demander : ces pièces participent-elles d’une idée plus vaste ? Relèvent-elles d’un récit commun ? Et quel est ce récit ?
Au fond, cette approche enrichit la compréhension des qualités relationnelles et des narrations que les objets de design portent souvent de manière silencieuse.

Que révèle cette idée de mouvement sur les évolutions du design contemporain aujourd’hui ?
Le monde de la mode manifeste un intérêt croissant pour le design, signe que le vêtement n’est plus perçu comme une simple « seconde peau », mais comme un élément en relation avec l’espace, ouvrant à des formes de créativité élargies. Nous interrogeons désormais plus profondément les qualités relationnelles de cette enveloppe et la manière dont elle est influencée par les environnements.
Face aux conditions climatiques extrêmes, cette couche mobile du corps doit devenir plus sensible et plus intelligente — capable de rafraîchir ou de réchauffer, selon les espaces traversés. Cette mutation environnementale implique un renforcement du lien entre le corps et l’espace, étendant le « récit » de la mode jusqu’à inclure naturellement les objets de design et les environnements dans leur ensemble.
En retour, les objets de design ne peuvent plus être considérés comme de simples éléments passifs : ils deviennent plus engagés, plus « actifs » dans les espaces qu’ils habitent. En adoptant le mouvement du défilé, nous explorons précisément cette condition contemporaine où le design cesse d’être immobile.

Comment avez-vous traduit la diversité du design français en un récit spatial cohérent ?
Nous avons opéré un déplacement du regard : plutôt que de nous concentrer sur les objets pris isolément, nous nous sommes intéressés aux récits plus larges à l’œuvre dans le design contemporain. Nous avons exploré les histoires, les contextes et les questions qui relient ces pièces entre elles, en particulier la relation entre l’objet et le corps humain.
Le défilé s’est imposé comme une réponse à travers la notion de mouvement. En plaçant le corps au centre, nous avons pu révéler ce qui est visible et invisible dans l’objet de design. L’articulation de ces dimensions — corps, objet, mouvement — a permis de construire une narration unique, capable d’accueillir la diversité des pratiques présentées.

photos: Confident Seat, Airbornen Maxime Lis © Maxime Lis • COSMO II Chair, Maison Pouenatn Haddou & Dufourcq © Aurélien Gerber