Ironie en forme

Mati Sipiora

Par Morgane Burlotto

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Zeppelin chairs, Mati Sipiora • © Mila Łapko



Toujours avec un équilibre conscient et mesuré, ses oeuvres, tout en nuances, oscillent entre pièce fonctionnelle et véritable objet d’art. Mati Sipiora, designer, conférencier et artiste polonais, crée avec une certaine liberté et une ironie calculée, brouillant l’interprétation.

Il y a dix ans, il débute, immergé dans le monde du design médical — alors en charge d’imaginer et de concevoir une série de dispositifs médicaux. En 2021, juste après avoir étudié le design industriel à Berlin, le créatif ressent le besoin viscéral de retourner dans sa ville natale, située à deux pas de la frontière allemande : Gryfino. C’est là-bas, occupant l’atelier de métallurgie de son père, que lui revient l’envie d’expérimenter. Entouré des outils et du matériau de son enfance, Mati, curieux, travaille le métal de manière plus directe et intuitive. Il presse, déforme, tord, attentif au résultat.

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Cette approche donnera bientôt naissance à ce qui sera sa première collection — FUTUROOM — puis COSMIC : des pièces pour la plupart imaginées à partir de morceaux de tuyaux ou encore de chutes de production, inspirées du rétrofuturisme des années 1970 — un thème qui influence, encore aujourd’hui, la majorité de ses créations. Parmi les iconiques, on retrouve celle née presque par hasard : la Poodle Chair. Victime de son succès, cette chaise affiche un délai de production d’une semaine et une liste d’attente de plus de six mois. Composée de rebuts industriels — les restes d’une fontaine/sculpture poisson entourée de roseaux (un projet entrepris par son père) — l’assise s’inspire des têtes bombées de la plante et les réemploies pour une silhouette unique.

C’est captivé depuis toujours par la peinture polonaise, les mouvements futuristes et modernistes, et une constellation d’artistes et d’auteurs comme Carol Christian Poell, Maria Jarema, Wojciech Fangor ou encore récemment H. P. Lovecraft, que Mati Sipiora pense ses designs au style avant-gardiste, infusés d’ironie. Parmi ceux qui ont marqué son imaginaire : Stanisław Lem avec son univers spéculatif entre science, philosophie et métaphysique. « Pour certaines de mes créations, j’essaie de me projeter et de voir si mon mobilier pourrait trouver sa place dans le monde qu’il a imaginé dans Polaris, confie-t-il. Une façon d’interroger le design et sa place demain. En effet, le designer s’amuse, étire et bouscule la délicate frontière entre art et mobilier. Entre contemplation et praticité, et refuse l’étiquette de créateur « hardcore collectible », ses oeuvres se situent dans un entre-deux assumé : visuellement intrigantes, sculpturales et pour autant pleinement fonctionnelles. Ni oeuvres autonomes ni simples objets utilitaires.

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QUESTIONS À
Mati Sipiora

Vous dites de vos créations qu’elles se situent à la frontière « entre pièce de mobilier fonctionnelle et artefact » – pourquoi ?
Je m’intéresse à la tension entre utilité et perception. Une pièce peut parfaitement remplir sa fonction, mais ses proportions, ses matériaux ou certains détails formels peuvent perturber la manière presque automatique dont nous utilisons habituellement le mobilier. Cette légère perturbation crée un moment de conscience : l’utilisateur ne manipule plus l’objet mécaniquement, il le regarde et l’expérimente avec attention. Il cesse de le considérer comme un simple outil. C’est dans cet espace intermédiaire que, selon moi, le design devient expressif. Il ne se limite plus à répondre à une fonction, mais commence à transmettre une émotion, une narration, voire une forme de contradiction.

Qu’est-ce qui motive votre travail, et en quoi l’esprit du troll design résonne-t-il dans votre pratique ?
Je dirais notamment le désir de questionner ce que nous attendons du mobilier contemporain. Mes pièces peuvent paraître ironiques, parfois volontairement inconfortables, c’est d’une certaine manière un acte de rébellion. Pour moi, le mobilier peut et doit exister autrement que sous la forme d’un « Netflix couch » ! Travailler notamment avec des proportions légèrement altérées dans un monde guidé par la répétition constitue une forme de trolling. Mon approche remet en question les présupposés que nous projetons sur les objets. Nous attendons d’une chaise qu’elle soit confortable et pratique, et c’est dans cet écart qu’émerge une forme d’ironie — un espace critique qui invite à repenser notre relation au design.

On joue avec les attentes du spectateur en introduisant une surprise à travers le matériau, la forme ou la proportion, ouvrant un espace de tension entre anticipation et expérience réelle. Cet écart légèrement inconfortable invite à une relation plus consciente avec l’objet. Troller, c’est aussi déplacer le design hors de systèmes trop contrôlés, laisser place à l’expérimentation, concevoir manuellement dans un petit atelier en quantité limitée et remettre en question les attentes dominantes concernant l’efficacité, l’accessibilité et la standardisation dans le design.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre dernier projet ?
Inspirée des récits cosmiques et futuristes, la chaise Zeppelin — nommée après le dirigeable — rend hommage à l’optimisme technologique du début du XXe siècle, à ce sentiment d’élévation et d’ambition associé au désir de toucher le ciel. Chargé d’une ambiguïté historique fascinante, le Zeppelin symbolise le progrès et l’aspiration humaine, mais aussi la fragilité et le risque — une dualité qui résonne avec mon approche du design. J’ai toujours été captivé par la forme unique du ballon, à la fois belle et intemporelle, suspendue entre logique d’ingénierie et présence poétique. Une forme, une structure qui ici inspire l’assise — qui explore la tension entre monumentalité et délicatesse. •

photos : Zeppelin chairs • Cosmic chair • The Poodle armchair • Mati Sipiora • © Mila Łapko