Paravent OUD architecture x Bertrand Fompeyrine, Les Nouveaux Emsembliers, Mobilier National, 2025 © BCDF Studio
La mer est un réservoir de matériaux. Sable, coquillages, fibres animales. Des ressources longtemps considérées comme résiduelles qui révèlent de nouveaux potentiels sous le regard de créateurs. Du design d’objet au textile, de la recherche aux savoir-faire artisanaux, cette première partie s’attarde sur le sable et la faune marine. Nous explorerons dans le prochain numéro les algues et leurs liens avec le textile.
LE SABLE : ENTRE POÉSIE ET GÉOGRAPHIE
Employé depuis des millénaires, le sable demeure un matériau innovant. Le designer Peter Donders en propose une nouvelle lecture, entre artisanat et technologie digitale. Grâce à un algorithme de modélisation 3D — outil essentiel dans son procédé créatif —, il imagine des objets de design dont la matière est optimisée sans compromettre la résistance structurelle. La nouvelle version de la table Spherene en est l’illustration. La pièce est imprimée en 3D directement dans le sable, sans moule, ni déchet. Durable et efficace, elle n’en demeure pas moins esthétique, avec ses formes organiques inspirées de l’Art nouveau belge. Une table à la fois traditionnelle et futuriste qui anime l’imagination.
Chez Bertrand Fompeyrine, le sable éveille également l’imaginaire. Désert, rivage, dune : ce matériau possède une aura poétique qui inspire. Lors de ses voyages, l’artiste et photographe en emporte des poignées, comme des témoins de ses découvertes qu’il intègre dans sa démarche artistique. Majeur dans le domaine de la construction, le sable est un matériau précieux qu’il souhaite mettre en valeur à travers ses oeuvres sculpturales. Comme pour l’exposition « Les Nouveaux Ensembliers » au Mobilier national. Il crée, en collaboration avec le studio OUD, des panneaux de paravent composés de sables récoltés au fil de ses déplacements. Superposé, le sable devient l’enveloppe finale qui recouvre un support de récupération. La surface révèle alors les grains, des irrégularités, des reliefs telle une cartographie de dunes et des pierres érodées des temples égyptiens, imaginés par l’artiste. Une approche poétique pour valoriser ce matériau naturel.
Cette dimension territoriale nourrit également les recherches de la designer Lulu Harrison. Fascinée par l’artisanat primitif et par la création d’objets à partir des ressources locales, elle s’est inspirée des fabrications « géo-spécifiques », pour valoriser des déchets qui abondent, notamment dans le monde marin. Son projet Thames Glass, lauréat du prix Ralph Saltzman, en est la dernière recherche. Au bord de la Tamise à Oxford, elle récolte tout type de résidus, des coquilles de moules au sable. Nettoyés, puis broyés, leurs composants sont fondus avant d’être soufflés par des artisans. Une recette spécifique élaborée par la chercheuse, qui donne lieu à une verrerie délicate, d’un bleu-vert évoquant la rivière. Le projet fait revivre une pratique presque oubliée, tout en intégrant les déchets dans une économie circulaire du verre.
FAUNE MARINE : RIEN NE SE PERD, TOUT SE TRANSFORME
Le sable n’est pas l’unique ressource marine : les animaux le sont aussi. Et surtout les pertes produites par l’industrie de la pêche. Comme dans le Maine, où la pêche au homard est une activité ancestrale. Lors d’une résidence en 2024 dans la région, les studios de design Manufactura et bioMATTERS découvrent l’histoire de cette industrie, du homard et du potentiel de sa carapace, retirée et rejetée lors de sa transformation. Comme les champignons, elle est composée de chitine, un glucide aux propriétés durables, biodégradables et antibactériennes. Soucieux d’une revalorisation durable de matériaux environnants, les deux studios ont expérimenté. Broyant puis mélangeant ces déchets marins à des liants organiques et des argiles locales, ils ont employé l’impression 3D pour créer des briques. En phase de recherche, cette piste met en lumière le potentiel inexploité du crustacé et promet une alternative vertueuse pour le domaine de la construction.
Dans cette même approche, les designers Rebecca Fezard et Élodie Michaud de hors-studio ont posé leurs regards sur le byssus, une fibre méconnue, sécrétée par les moules et devenue un résidu abondant de la mytiliculture. Pourtant, cette matière était employée dès le XVIe siècle, notamment dans le tissage, lui valant le nom de « soie de la mer ». Depuis près de quatre ans, hors-studio poursuit la narration de cette fibre puissante, capable de coller sous l’eau et de résister au courant. Lavée puis cardée, elle est ensuite décolorée selon des méthodes ancestrales, avant d’être teintée naturellement puis tissée. La fibre montre alors sa versatilité. Sans aucun produit pétrochimique, elle s’adapte à de nombreuses techniques textiles — du tissage à la maille, en passant par le feutre et la filature. De nombreux axes de recherches menés par le studio pour valoriser cette ressource marine dans les domaines du design et de l’art.
Enfin, difficile d’ignorer le cuir… de poisson. Utilisé depuis des siècles au Moyen-Orient, il est peu à peu tombé en désuétude avant de revenir sur le devant de la scène avec les enjeux des déchets alimentaires. Comme le cuir de mammifère, la peau de poisson possède des fibres de collagène qui permettent le tannage, pourtant elle n’est pas valorisée. En France, près de Lyon, Ictyos a été pionnier, fondant en 2018 la première tannerie marine du pays. À partir de peaux récupérées dans l’industrie agro-alimentaire locale, la manufacture transforme ce matériau avec des tanins végétaux, permettant de stabiliser la matière, de la rendre imputrescible et surtout de l’anoblir. De saumon, d’esturgeon ou de truite, le cuir dévoile une texture singulière qui, malgré ses dimensions réduites, inspire créateurs et maisons de luxe. Comme l’artiste Baptiste Cotten et son banc réalisé comme un matelassage de marqueterie aux nuances de gris, ou encore la collaboration de Piaget avec l’artiste Rose Saneuil autour d’un cadran en marqueterie azur. Une matière longtemps invisibilisée qui révèle aujourd’hui son exception. •
Sous la curation de Kamel Brik
Photos : Manufactura & bioMatters, résidence à la Haystack Mountain School of Crafts, 2024 © Dinorah Schulte • Lampe Spherene en sable, Peters Donders © Dirk Viane • Thames Glass, Lulu Harrison, carafe pour Here Design © Lulu Harrison • Détail de Squama Brilliant, bleu Atlantique, cuir de saumon © ICTYOS • Luminaire Vaca Atelier, fabriqué en cuir de poisson Ictyos © ICTYOS